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Charlotte Dipanda, de la quête à la confiance

Par Bertrand Lavaine | RFI

Massa, un album pour se dévoiler

Charlotte Dipanda

Les deux premiers albums de Charlotte Dipanda ont assuré à la jeune chanteuse camerounaise installée en France depuis plus d’une décennie une indéniable popularité auprès de ses compatriotes. Avec Massa, son nouveau projet, elle se défait des frontières géographiques pour étendre un peu plus son territoire musical.

RFI Musique : Qu’est-ce qui différencie à vos yeux, cet album de ceux que vous avez enregistrés auparavant ?
Charlotte Dipanda : La démarche. Sur le premier, j’étais encore dans une quête et je n’avais pas trouvé ce que je voulais vraiment faire. Donc, il y avait ce côté r’n’b chanté en français, toutes ces choses que j’aimais, mais sans réellement me positionner. Sur le deuxième, je me suis dit que ce serait bien d’aller chercher rythmiquement au Cameroun ce qui se passe et proposer un bout de chaque région dans chaque chanson. Là, sur le troisième, j’ai eu envie de sortir du Cameroun. Ne plus me voir comme une chanteuse camerounaise, mais trouver le moyen de pouvoir toucher les gens en dehors du Cameroun. Et, de ce fait, m’autoriser des fusions de musiques, avec la rumba, avec le Brésil…

A quoi attribuez-vous cette volonté de sortir de ce carcan artistique ?
Hier, je n’étais pas prête à le faire. Et aujourd’hui, ça m’a paru plutôt évident. J’ai plus envie qu’on m’identifie comme une chanteuse africaine, alors que sur Dube Laam, je pensais encore qu’on devait d’abord m’identifier comme une chanteuse camerounaise. Je ne sais pas si c’est ponctuel où si je vais continuer sur cette lancée. Mais c’est comme ça que j’ai abordé ce troisième album.

Est-ce, inconsciemment, l’une des conséquences de votre séjour en France depuis une douzaine d’années?
C’est lié. On ne perd pas ses origines, mais on est plus tenté d’aller voir ce qui se passe ailleurs et de l’assumer. Je ne vis plus au Cameroun et j’ai envie de partager tous mes voyages, tout ce que j’ai entendu ailleurs.

Massa

Charlotte Dipanda
Massa
(Cactus & Co/JTVdigital)
2015
Alea Mba (Soutiens-moi)

Charlotte Dipanda
Massa
(Cactus & Co/JTVdigital)
2015

Vous avez renouvelé votre confiance à votre compatriote Guy Nsangue, éminent bassiste chargé de la réalisation de cet album comme des précédents. Comment voyez-vous votre relation musicale ?
J’ai du mal à m’attacher aux gens, mais, une fois que c’est le cas, j’ai du mal à m’en détacher ! C’est ce qui s’est passé avec Guy Nsangue. Quand on a commencé, on essayait de s’apprivoiser. Pour Massa, j’ai le sentiment qu’on s’est davantage trouvé que sur les précédents albums. Il s’est plus impliqué. Il a eu son mot à dire à toutes les étapes. Il a aussi trouvé sa place dans notre collaboration. La facilité aurait été de changer de réalisateur pour qu’on me propose autre chose. Il m’a donné envie de continuer, d’aller creuser au plus profond de moi, ce que j’avais envie de transmettre à travers mes œuvres même si j’ai aussi fait appel à l’arrangeur de Cesaria Evora, Fernando Andrade, sur les chansons Lena et Amore. C’était une façon d’aller voir ailleurs.

Quelle est sa valeur ajoutée ? Que décrypte-t-il en vous ?
Quand je travaille avec lui, il me donne l’impression que je suis au même niveau que lui. C’est-à-dire qu’il respecte mes besoins, il est à l’écoute de mes envies. Comme un adulte qui parle à un enfant et qui s’accroupit quand il veut lui parler, pour voir ses yeux. C’est vraiment comme ça que je vis cette collaboration. Il ne se met pas sur un piédestal. Ce que je pense compte. Quand j’ai une idée et que je lui donne l’impression que j’en suis sûre, il la prend en considération.

Entre la Charlotte Dipanda de 2015 et celle qui venait d’enregistrer Mispa en 2008, quelle est la différence ?
Je me sens plus femme. J’assume plus mon image. Sur Mispa, il y avait une sorte de pudeur généralisée. Aujourd’hui, j’ai plus envie de prendre position et même de revendiquer, en tant que Camerounaise, en tant que femme noire, en 2014. Ça fait plus d’une dizaine d’années que je vis en France et j’essaie de m’intégrer à l’environnement dans lequel je suis. Je n’étais pas du tout dans cet état d’esprit en 2008.

Dans plusieurs chansons, vos textes sont construits sous une forme directe, comme si vous vous adressiez à un interlocuteur en particulier :”Pardonne-moi” (Laka Mba) “Soutiens-moi” (Alea Mba), “Emmène-moi” (Alane Mba). Pourquoi avoir privilégié ce mode-là ?
Avant, je parlais de moi, mais pas directement. Il y avait des chansons comme Mispa que j’avais composée pour ma grand-mère. Sur Dube Laam, j’ai beaucoup parlé des gens autour de moi, et sur celui-ci, je me suis ouverte. Mise à nue. C’est facile de raconter les histoires des autres, mais finalement, on ne se dévoile pas. Pour ces nouvelles chansons, les thèmes abordés partent toujours de ce que j’ai vécu ces dernières années, comme Pardonne-moi, ou Soutiens-moi, un appel au secours. J’ai eu envie de parler de moi, de ma vision de ces relations tumultueuses, de ma vision de mon pays. Sur Massa, j’aborde le sujet de la responsabilité des pouvoirs publics : combien de morts faut-il pour que vous réagissiez ? Je prends position, sans que ce soit politique, et sans avoir peur d’être jugée.